mercredi 23 avril 2008

40 ans après, Mai 68 ?


Du monde hier soir à notre séance consacrée à Mai 68. Une quarantaine de participants et de très nombreux excusés venus participer à ce débat introduit par 3 interventions. La mienne, qui suit, celle d'A. Tosel, plus centrée sur la grève ouvrière et celle de PP Danna sur les tergiversations du PCF à cette époque. Un débat animé que nous avons dû clore trop tôt du fait des contraintes horaires. Si les autres intervenants me font parvenir le texte de leurs interventions, vous les trouverez ici dans les jours qui viennent. En attendant, voici la mienne.


Que dire qui n’ait pas encore été dit, par les médias, et les innombrables ouvrages qui sortent ces temps-ci ? Je vous propose une série d'instantanés, sans ordre autre que celui de mes importances.

D’abord que Mai 68, en France, fût un phénomène complexe, dans ce qu'on pourrait appeler, paraphrasant Castoriadis: une « logique de magma ». Il faut suivre les méandres de la politique gouvernementale pendant le mouvement: On réprime, puis on lâche tout, jusqu'à ce que De Gaulle reprenne la main, ceux du PCF entre la dénonciation de « l'anarchiste allemand » et les manifestations communes, accompagnant les grèves tout en s'inquiétant de leur ampleur, les tergiversations de la gauche non-communiste, entre Mitterrand et Mendes-France à Charlety, le mouvement étudiant entre les gauchistes marxisants et les autres... Révolte culturelle pour le monde étudiant et la jeunesse, revendications contre les excès de la modernisation économique dans le monde ouvrier et surtout, première historique, les entreprises de service qui rejoignent massivement le camp ouvrier. Rendez-vous compte, même les danseuses des Folies-Bergères étaient en grève avec occupation.

Et le tout sur fonds d'une poussée irrépressible venue des tréfonds de la société poussée par la jeunesse, scindant l'institution universitaire, le patronat et la quasi-totalité des corps constitués.

C'est:

- A la fois un phénomène mondial certes sur fond de guerre du Viet-Nam et d’oppression soviétique, mais découvrant autre chose : une révolte culturelle, un besoin de liberté individuelle dans un monde où, certes l’économie était prospère, avec des profits jamais atteints, mais où les comportements individuels étaient enfermés par des normes culturelles, politiques, sociales, morales, quasiment d’avant-guerre.

- En France, particularité nationale, la révolte étudiante a permis le démarrage de la plus grande grève ouvrière que notre pays ait jamais connu. C'est que la classe ouvrière, mise au travail pour la reconstruction d'après-guerre, réclamait, à son tour, une partie des bénéfices de la croissance des Trente Glorieuses

- Hormis les mots-d’ordre des organisations gauchistes, jamais les slogans politiquement révolutionnaires n’ont été dominants. Mai 68 revendiquait plus de liberté individuelles, de libertés sur sa propre vie, plus d’autonomies face au système jacobin français. Les revendications ouvrières portaient sur les cadences infernales, la tyrannie de la maîtrise et, déjà, le pouvoir d’achat.

- J’attire votre attention sur les points de départs anecdotiques de ce mouvement :

- Le mouvement étudiant démarre spontanément, par des étudiants dans la rue, lors de l’arrestation des occupants de la Sorbonne aux cris de « Libérez nos camarades ».

- D’une grève à Sud-Aviation Nantes sur des revendications propres pour la grève ouvrière.

Dès le départ, le mouvement démarre de la base, ignore superbement les appareils politiques et syndicaux, y compris l’extrême-gauche. Des assemblées se forment, partout, débattent, avec les outrances propres à ce type d’exercice, et dans lesquelles les appareils politiques et syndicaux tentent de se faire entendre.

- Mai 68 marque la fin historique du gaullisme et celle du PCF, même si les élections qui ont immédiatement suivi consacrent leurs progrès : la Chambre bleue CRS pour De Gaulle en 68 et les 25% de J. Duclos aux Présidentielles de 69.

- Mai 68 est culturellement porteur : dans l’expression artistique, mais aussi dans les modes de vie. En vrac, c’est l’époque reine pour la musique, le mouvement hippie anticipe l’arrivée de l’écologie, la libération féminine s’ensuit ; la jeunesse est reconnue en tant que telle avec la droit de vote à 18 ans. Les mœurs d’une époque où les homosexuels étaient des tarés, le mariage le modèle unique et la femme sous tutelle, en sont bouleversées. Sarkozy ne peut aujourd'hui enchaîner divorce et remariage en l’espace de deux mois que parce qu’il y a eu 68. Sa dénonciation de cet épisode n'est qu'une manoeuvre politicienne pour s'agréger les voix d'extrême-droite et des conservateurs catholiques.

- Mai 68, faute de débouché politique, finit, et c'est normal, par un raz de marée gaulliste après la dissolution de l'Assemblée Nationale. Le choix, à l'époque était entre les gaullistes et les communistes, seule force d'opposition crédible et organisée. Le pays a massivement choisi. En ce sens, Mai 81 est un autre des résultats de Mai 68, la gauche ayant compris qu'avec un PCF majoritaire à gauche, elle ne pouvait espérer parvenir au pouvoir. Et dès le départ, la stratégie mitterrandienne d'union de la gauche n'avait pas d'autre but.

40 ans après, y-a-t-il des similitudes avec la période pré-68 ? A mon avis, un certain nombre:

- Une coupure forte entre la représentation nationale et le pays réel, un personnel politique en partie discrédité, une caste d'élus qui, même à gauche semble déconnectée des attentes de la population. Le taux d'abstention, hormis la mobilisation anti-sarkozienne des Présidentielles, se maintient à près de 40%. Des quartiers entiers, hors du « spectacle » tel que le définit Guy Debord, ont des taux d'abstention encore supérieurs. Le délitement du lien social est à l'oeuvre et la gauche semble incapable d'y répondre.

- Un environnement international turbulent: abcès en Irak et en Afghanistan, au Tibet... Des pays au bord de l'explosion: Pakistan, Indonésie, divers pays africains. Crise du pétrole, hausse continue du prix des matières premières, baisse du pouvoir d'achat et disparition des avantages sociaux dans les pays « riches », émeutes de la faim dans les autres, ...

- En France, le vote Sarkozy est un vote de vieux. Si l'on enlève les 65 ans et plus, la gauche gagnait les dernières présidentielles malgré une candidate peu enthousiasmante. Ce décalage entre la majorité et le pays réel, encore accentué par la coupure d'avec le personnel politique est d'autant plus porteur de malaises que le candidat élu avait énormément promis.

- Une dette énorme, des caisses de retraites et une sécurité sociale à l'agonie, des déficits partout... C'est ce que nous laissons principalement aux jeunes générations promises en outre à une précarisation accrue. Quand ils vont réellement s'en rendre compte, que va-t-il se passer s'ils réussissent à réfléchir malgré TF1 ?

- On ne peut aller contre la mondialisation économique et culturelle. Quel mouvement international, réellement soutenu par les partis de la gauche française, après l'échec d'Attac, va pouvoir mobiliser les populations du monde pour que cette mondialisation financière devienne plus équitable et soit démocratiquement régulée.

- Si elles subsistent, les grandes formes d'organisation collective, sont, 40 ans après, amoindries, plus difficiles et lorsque des mobilisation ont lieu, elles démarrent, presque toujours, de mouvements et de formes d'organisation spontanées, dans lesquelles, comme en 68, le pire côtoie le meilleur et qui montrent vite leurs limites. Enfin, la capitalisation politique sociale et culturelle de ces mouvements s'avère toujours délicate voire rare.

- Enfin, plus fondamentalement, et hélas ni la gauche ni l'extrême gauche ne semblent avoir pris la dimension du problème, nous vivons dans un monde fini, portés par une idéologie de croissance infinie. Même sans parler de nos modes de vie, la terre ne peut pas supporter une Chine, une Inde et un Brésil ayant les mêmes niveaux de consommation et de gaspillages que nos sociétés occidentales. Tôt ou tard, le choc sera terrible.

A mon avis, un des prolongements nécessaires actuellement de Mai 68 est l'approfondissement des mécanismes démocratiques, au delà de ceux, centrés sur les organisations collectives existantes (partis et syndicats). Cumul des mandats, partis politique devenus de simples machines électorales, information indisponible ou peu explicite. Notre société a besoin de plus de débats , et autres que ceux, descendants de nos médias, ou ceux technocratisés des débats publics. Notre société a besoin d'une démocratie non par simplement participative, mais qui soit pédagogique, explique les enjeux des choix, où la parole ne soit pas monopolisée par les élus, les aspirants-élus et les technocrates. C'est le seul moyen qui empêche, dans les années qui viennent, les abstentions de progresser encore et la mondialisation financière imposer à tous ses lois, ses choix et ses profits. Qui portera cela ?

Comme on le voit, les blocages de nos sociétés sont au moins aussi nombreux, rigides et féroces qu'avant 68. Ce ne sont simplement plus les mêmes. Quelles formes pourrait prendre une révolte de la même portée ? Est-elle souhaitable ? Est-elle envisageable ?

En sachant que la prédiction dans ces domaines est oeuvre difficile, c'est ce que nous espérons discuter avec vous ce soir. Rejoignons 68 dans une de ses caractéristiques: « Libérons la parole », loin des jargons et langues de bois, des appareils et de la pensée unique.

4 commentaires:

Nathalie a dit…

Peut-on considérer, aujourd'hui, que la parole serait bridée? Je n'ai pas vécu les années 50 et 60, mais j'ai le sentiment que nous pouvons, aujourd'hui, bien plus librement nous exprimer (le "casse toi connard" est symptomatique).

La liberté d'expression est quasi totale dans la limite des atteintes classiques aux bonnes moeurs (et encore!), à l'intégrité de l'Etat et à l'ordre public.

Le contrôle de la parole citoyenne (et surtout de l'action) me semble bien plus subtil aujourd'hui.

Le dernier véritable moment politique citoyen, grande réussite en matière de démocratie a été l'instant des débats préalables au référendum TCE (même si le résultat ne m'a pas satisfait...), pour autant quel déferlement de prises de position, de parole, d'abus de langage aussi....autre moment (toutefois bien plus "orienté" à mon sens) le débat sur les signes religieux ostentatoires à l'école...

Tout n'est donc pas perdu. Toutefois,dans les deux cas suscités, le débat était organisé.

J'ai le sentiment d'une situation plus délicate en 2008 qu'en 1968...une jeune fille, lors du débat, relevait que trop de parole tuait la parole...On a le sentiment d'une société qui globalement n'a jamais autant parlé (avec un vocabulaire de plus en plus pauvre le problème est peut-être là, ce n'est pas un hasard si les linguistes s'intéressent aussi à la politique Noam Chomsky ou Alain Rey)..., jamais autant communiqué excepté que l'ESSENTIEL resterait de la maitrise des "notables"...au peuple le bla bla bla (je trouve même parfois la prise de parole impudique et excessive sorte de méga psychothérapie collective médiatisée)...à l'élite (élite "choisie" par le vecteur média) le discours politique, économique, social, scientifique, culturel...

Il faudrait recréer des lieux de brassage des populations et de prises de parole, sortes de MJC nouvelle version.

Il faudrait que les syndicats et les partis politiques s'ouvrent largement, que des lieux spontanés de prise de parole s'organisent...


Autre phénomène bigrement efficace pour les "cosmocrates"...l'individualisme et l'utilisation de toute une série de moyens qui enferment l'individu et les groupes d'individus (de plus en plus restreint) dans une logique égocentrique et dans un système de rapport de force violent.

Que vive l'UPAM....

Jef a dit…

C'est le débat qui est à promouvoir, les lieux de paroles contradictoires afin de contrebalancer le flux descendant de pensée unique.

Anonyme a dit…

Pour compléter le débat, un passage de l'ouvrage de D BENSAID "eloge de la politique profane" nous sommes dans le paragraphe sur l'éclipse de la politique sous paragraphe le degré zéro de la stratégie

"Sous la plume des nouveaux philosophes, la plèbe devint ainsi l'antithèse atemporelle à l'asservissement totalitaire du Goulag qu'ils prétendaient découvrir grâce à Soljenitsyne, en ignorant suberbement Victor Serge, David Rousset, Anton Ciliga, et tant d'autres. Alain Badiou et ses amis des cahiers du Yenan s'inquiètèrent de ce "vent d'ouest". Sans reprendre le diagnostic de Benjamin ou Arendt sur le fascisme comme expression de la décomposition des classes en masses, ils perçurent dans la décomposition plébéienne de la lutte des classes l'annonce d'une nouvelle fascisation. Ils allèrent jusqu'à cartographier 2 tentations "social-fasciste" l'oeuvre dans "la furie antimilitante des massistes deleuziens" comme dans le scientisme althussérien. Pourfendant le rhizome comme un "fascisme de la pomme de terre", ils voyaient se profiler, dans l'orage déchainé du multiple, dans l'assaut du tubercule acentrique contre "les centres quels qu'ils soient", dans le dénombrement infini des forces ponctuelles, dans l'addition disparate des révoltes,une haine du militantisme, sous couvert de se libérer de "l'idéal militant".
C'était mésestimer la portée de la critique deluezienne, démystificatrice d'une Histoire unitaire agie par un Sujet démiurgique. Mais le Sujet majuscule et souverain ayant été préalablement miné par la linguistique et la psychanalyse, sa destruction aboutissait en effet à l'affirmation de subjectivités en miette, à la subjectivisation de sujets autistes livrés aux caprices de leurs désirs. Dans ce champ de ruine, la politique avait de plus en plus de mal à retrouver ses petits. L'entreprise de démolition du Sujet était cependant congruente avec le rejet du fétichisme de l'Histoire en matasujet. La fonction critique de l'Histoire généalogique foulcadienne ne consistait-elle pas in fine à montrer modestement que les rapports sociaux se sont toujours formés dans la contingence, au confluent de rencontres et de hasards?
Ce travail de démystification aboutit du même coup à une démission stratégique révélé par le dénigrement de la fonction prophétique. Le prophète, selon Deleuze, est en proie à "un délire d'action", plutot que porteur d'une imagination féconde. Chez l'activiste militant, la trahison deviendrait ainsi "une idée fixe". C'est se méprendre sur la fonction performative ou simplement politique de la prophétie, méprise partagée par Foulcault quand il reprochait aux analyses de Marx de se conclure sur des paroles la plupart du temps erronée (...)
La pensée programmatique moderne apparait alors comme une forme profane de prophétie stratégique mêlant 3 idées complémentaires: le choix de moyens appropriés à la poursuite d'une fin, l'anticipation du jeu selon ce que l'on pense devoir être l'action des autres, l'ensemble des ressources mobilisées en vue de la victoire. Si la stratégie réside dans le "choix des solutions gagnantes", et si le désenchantement de l'époque aboutit à la conclusion qu'il n'y a plus de solution gagnante possible la notion de stratégie ramenée à son degré 0 n'a évidemment plus grand sens. Comme le dit Guattari, la logique pragmatique des transformations processuelles prend alors le pas sur la logique programmatique d'ajustement des moyens à un but visé. L'éthique de la politique se métamorphose en moralisme antipolitique. Ne subsiste guère qu'un impératif catégorique de résistance ou un formalisme de la fidélité à l'évènement.
Signe de ces temps obscurs, cette fermeture stratégique semble contredite par Deleuze par le foisonnement des possibles, par l'ouverture d'une temporalité créatrice, et par la contingence des devenirs. Si le pouvoir s'exerce plutôt qu'il ne se possède, il devient en effet, de part en part, "affaire de stratégie", d'une stratégie des forces s'opposant en permanence à leur stratification. L'énoncé réflexif deleuzien d'une société qui se "stratégise" n'en laisse pas moins perplexe. Que reste-t-il d'une politique sans programme, d'un arc tendu et d'une flèche qui ne vise plus aucune cible? Guy Debord établit un lien étroit entre le sens de l'historicité et la possibilité d'une pensée stratégique engagée dans une temporalité ouverte. Un Etat dont la gestion souffre d'un grave déficit de connaissance historique "ne peut plus être conduit stratégiquement". Ce qui vaut pour la conduite d'un Etat vaut a fortiori pour toute politique visant à changer l'ordre établi. Or, la substitution du devenir à l'histoire abolit précisément l'horizon d'attente auquel tend tout projet stratégique"....

Désolée pour la longueur du texte, mais ce passage m'a semblé intéressant dans le cadre de nos réflexions sur mai 68...40 ans après...

Anonyme a dit…

http://www.webdeleuze.com/php/index.html
http://1libertaire.free.fr/Foucault.html

et deux sites pour retrouver des textes de Deleuze et Foucault....

Nathalie